Les caves
secrètes de la capitale
Concentré
dans les Ier, IIe, IVe, Ve, et XIVe arrondissements
ce patrimoine archéologique
méconnu est souvent inaccessible
au public. Visite. On peut s'aventurer
dans les entrailles de la ville en visitant
la crypte de Notre-Dame, les thermes
de Cluny ou les catacombes. Mais il
existe d'autres lieux souterrains chargés
d'histoire, invisibles du commun des
piétons : de belles caves anciennes
lovés sous les trottoirs de
Paris. De construction très antérieure
à celle de l'immeuble qui les
surplombe, quelques-uns de ces trésors
archéologiques cachés, souvent
classés aux Monuments historiques,
reposent dans des écrins plutôt
inattendus. Ainsi, au n° 24
de la rue de Poissy, l'ancien réfectoire
du couvent des Bernardins, bâti
au XIIIe ou au XIVe siècle, sert
d'internat à l'Ecole de police,
après avoir longtemps hébergé
une caserne de pompiers Sous ses voûtes
vénérables ont été
installés des bureaux et une salle
de jeux. De jeunes policiers y jouent
au baby-foot sans se douter que dort
sous leurs pieds l'une des caves les plus
étonnantes du quartier de la
Montagne-Sainte-Geneviève : un immense
cellier gothique d'environ 50 mètres
de long. La Préfecture
de Police a exceptionnellement ouvert pour
Le Figaro la trappe de ce cellier malheureusement
remblayé dès 1700, jusqu'à
mi-hauteur de ses deux rangées de
16 piliers, afin d'éviter qu'ils
ne s'effondrent ! Après avoir
été envahie de sacs de farine,
puis de tonneaux de vin, cette cave
est vide depuis 1995. Chapelles
ensevelies Enthousiasmée
par ce remarquable témoignage de
l'art médiéval la Commission
du Vieux Paris voulut y installer, au XIXe
siècle un musée lapidaire.
C'était un projet déraisonnable,
reconnaît aujourd'hui Michel
Fleury, président de la commission
Mais il est dommage que cette salle
ne soit pas exploitée : je pense
toutefois que l'internat de police ne
restera pas là éternellement.
C'est une situation provisoire »,
précise-t-il Dans un ouvrage
sur les souterrains de Paris (1), Patrick
Saletta évoquait une autre chapelle,
oubliée à 10 mètres
sous terre, près du Luxembourg,
sous un immeuble ordinaire de la rue Pierre-Nicole.
Bourru, le gardien de l'immeuble n'aime
pas les visites. "Il y a quinze ans,
des touristes débarquaient pour
voir la chapelle, se souvient-il. Mais
je ne suis pas payé pour faire
le guide ! » Il est vrai
que le lieu est invisible et son entrée
dissimulée entre un parking
et un local à poubelles : une porte
métallique fermée à
double tour s'ouvre sur un couloir
faiblement éclairé. Un escalier
descend là à pic, dans
l'obscurité, jusqu'à la chapelle
souterraine intacte d'un ancien couvent
de carmélites édifié
en 1855. Refaite en 1895, elle
conserve de multiples petits autels, trois
statues dont une Vierge à l'enfant,
et plusieurs plaques commémoratives.
On apprend ainsi qu'on peut-être
été ensevelis ici les ossements
de bénédictins du prieuré
médiéval de Notre-Dame-desChamps
qui occupait cet emplacement. Scellée
dans le sol, une dalle prévient
enfin que durant des siècles
les Parisiens sont venus vénérer
les restes du "bienheureux Reginald
dominicain et professeur de l'Université
de Paris, inhumé en 1220.
Les chapelles ensevelies ne sont heureusement
pas toutes abandonnées. Rue
du Pont-Louis Philippe, la Communauté
de Jérusalem a aménagé
une chapelle souterraine, en 1992-1993.
Cela reste exceptionnel. A moins que
des église n'existent encore au-dessus
des chapelles souterraines, comme sous
l'église Saint-Eustache, la plupart
du temps, ces sanctuaires d'un autre
âge sont reconvertis, selon les besoins
du propriétaire, en secrète
salle d'archives, en bureaux, ou en salle
de conférences, comme sous une
société informatique de la
rue Valette, ou sous la Maison européenne
de la photographie Sous les grands
magasins C&A, rue de Rivoli, une crypte
dite "de la Chasse" datant
du XIVe siècle, abrite des montagnes
de dossiers et d'archives. Constituée
de deux massifs piliers supportant deux
allées de trois croisées
d'ogives, elle a bénéficié
d'une restauration soignée,
menée par les compagnons du Devoir.
La boutique Agnès b. s'est
installée dans des locaux du 6,
rue du Jour, situés au-dessus
d'un petit morceau de cave rescapé
des celliers gothiques de la défunte
abbaye de Royaumont. On dit que d'impétueux
duellistes ont croisé le fer sous
ces voûtes, afin de se soustraire
aux foudres du pouvoir, les duels étant
devenus illégaux. De la même
manière, le cave de la librairie
Gibert, 25, boulevard Saint-Michel, où
l'on stocke les ouvrages, n'est visitée
que par les chefs de rayon. Ossements
humains Il est cependant des caves
plus accessibles, comme celle du siège
de l'Association de sauvegarde du Paris
historique, rue François-Miron,
dans le Marais. L'escalier abrupt de cette
ancienne dépendance d'une abbaye
cistercienne mène à un cellier,
avec ses trois nefs de quatre travées
voûtées en croisée
d'ogive. Découvert dans les années
50 et classé, il n'en finit
pas d'être restauré par des
bénévoles. Il accueille
expsitions de photos et tournage de films
: les Vidocq ou plus récemment
Le Rouge et le Noir. Un pan de mur en polystyrène
témoigne de ce tournage. Non
loin, au n° 12 de la rue de Jouy, les
membres de l'association juive Le Pletzl
montrent eux aussi aux curieux la minuscule
cave médiévale située
sous la permanence de Lucien Finel,
maire de l'arrondissement. De
nombreuses caves des IVe et Ve arrondissements
ont été aménagées
par des restaurateurs. Quai de la Tournelle,
la prestigieuse Tour d'Argent conserve
dans ses 1000 m2 de caves du XVIe siècle
réparties sur deux niveaux,
5000 fines liqueurs et grands crus. Un
petit Musée du vin réservé
aux convives y raconte, avec son et lumière,
l'histoire des Rothschild, Margaux,
Médoc et autre Château-Yquem
ici exposés. Une petite plaque
clouée sur une porte évoque
la Seconde Guerre mondiale, elle qui
fut "murée le 14 juin 1940
des mains de Claude Terrail, actuel
propriétaire, revenu clandestinement
de la base aérienne de Milau".
A deux pas du Panthéon 1, rue
Laplace, on boit de la vodka sur des airs
de balalaïka, dans une cave du XIIIe
siècle métamorphosée
en restaurant Deux autres niveaux de
caves restent toutefois fermés aux
clients. "Dans cette cave gallo-romaine,
ont été emprisonnés
des gens pendant la Révolution",
assure le patron, Marc de Loutchek. On
trouve de ces caves incroyables à
deux ou trois étages d'époques
différentes ruse Cloche-Perce
et rue de Lanneau sous le restaurant Le
Coupe-Chou. Certaines cavités
anciennes ont été moins bien
préservées. On a remblayé
un hectare de cave 28, rue Dareau (XIVe).
Ailleurs ce fut la hâte de restaurer
un vieil immeuble qui conduisit à
raser les caves : rue de l'Université,
l'ancien hôtel de Monsieur frère
du roi a été totalement
démoli, avec ses caves gothiques.
Rue Chapon (IIIe), sous l'hôtel
Passart (XVIIe siècle), une très
belle cave xvn siècle a subi le
même sort, en 1992.
Malmenés ou préservés,
les sous-sols de Parie ont toujours attisé
l'imagination. Certains ont inventé
à leurs sous-sols un passé
étrange, comme cet habitant
de la rue aux Ours, persuadé que
sa vieille cave avait servi à
parquer des ours au Moyen Age. Ou comme
ce commerçant du Marais qui
piocherait depuis des années dans
la terre de sa cave : il aurait déterré
des pots brisés, et même.
des os humains. Anne-Sophie CATHALA
(1) Plusieurs ouvrages récents
évoquent ponctuellement les caves
de la capitale La Montagne Sainte-Geneviève
et le quartier Latin per Alexandre
Gady, Ed. Hoëbeke, 1998, 148 francs
(22,56 euros). Guide du Paris médiéval
par Laure Beaumont-Maillet, Hazan, 1997,
98 francs (14,94 euros). A la découverte
des souterrains de Paris de Patrick Saletta,
éditions Sides, 1990, 390 francs
(59,46 euro).
Encart 1 ---------
Le mythe de la Bastille Certains
Parisiens croient dur comme fer que des
couloirs souterrains relient leur cave
à la Bastille. C'est évidemment
faux Ce qui est sûr, c'est qu'une
crypte existe sous la place de la Bastille,
dans les fondations de la colonne de
Juillet. C'est là que furent inhumé
les 508 dépouilles des victimes
de la révolution de 1830, auxquelles
on ajouta celles de la révolution
de 1848.
Encart 2 ---------
Thermes gallo-romains au menu
Lorsqu'il acheta il y a trente-sept ans
cette charmante demeure à colombages
de la rue de Lanneau (Ve), à côte
du Collège de France, le patron
du restaurant Le Coupe-Chou ne se doutait
pas qu'il deviendrait par la même
occasion propriétaire de thermes
gallo-romains. Alors qu'il faisait
déblayer les caves, comblées
par d'anciens, occupants Christian
Azzopardi découvrit un jour, ébahi,
que le sous-sol de son établissement
était truffé de pierres gallo-romaines.
Rien d'étonnant, sachant que
nous sommes à quelques rues de Cluny.
Vers l'an 170 avant Jésus-Christ
une cité gallo-romaine s'était
implantée ici. A force de creuser
il mit au jour plusieurs poteries façonnées
au XIIe siècle, des statuettes
gallo-romaines, les anciennes plaques des
rues Chartiere et du Mont-Saint-Hilaire
(ancien nom de la rue de Lanneau).
Certificat Il restaura aussi
un puits du XVIe siècle, visible
au deuxième sous-sol. Mais le
plus étonnant fut assurément
l'apparition d'une conduite d'eau chaude
et d'une piscine gallo-romaines, surgis
du tréfonds d'une des trois
caves. "N'ayant obtenu aucune subvention
de la Ville ou des Monuments historiques,
nous avons fait déblayer ces trésors
à nos frais, très précautionneusement,
pour ne rien abîmer. Je suis ainsi
devenu archéologue malgré
moi !" raconte-t-il. Il y
a quelques jours, cet ancien comédien
passionné d'histoire a reçu
pour la première fois la visite
d'un représentant des Monuments
historiques, qui lui a confirmé
l'authenticité de ses vestiges,
en lui confiant un plan établi
d'après des archives. Il contemple,
ému, ce certificat tant espéré.
"Je vais l'encadrer et l'afficher
dans la salle du restaurant, pour que
les clients sachent qu'ils dînent
au-dessus d'inestimables vestiges",
s'enthousiasme Christian Azzopardi.
A.-S.C.
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